Zoom sur : le partage des tâches domestiques et parentales

 

80% des tâches domestiques sont aujourd’hui encore assurées par les femmes au sein des couples hétérosexuels.

Les femmes réalisent plus de deux fois plus de tâches parentales que les hommes en 2012, en dépit du renouvellement des générations et de l’évolution très progressive de la parentalité décelable en France ces dernières années.

Il semblerait, d’après les rares études existantes, que les couples de même sexe soient moins inégalitaires du point de vue de la répartition des tâches domestiques et parentales, ce qui ne signifie pas pour autant que cette répartition soit strictement égalitaire ou paritaire dans tous les couples de même sexe.

Répartition des tâches au sein des couples : une affaire privée ?

Plus globalement, on pourrait penser que cette question de répartition des tâches relève des seuls couples concernés, que ces derniers soient ou pas de même sexe. En effet, entre maison, travail et enfant(s), diverses formes d’arrangements peuvent se mettre en place selon les couples. Tou-te-s ne se sentiront donc pas directement concerné-e-s par cette revendication d’un partage égalitaire des tâches domestiques et parentales.

Pour autant, « le privé est politique » comme l’affirmait un slogan resté célèbre du MLF. Et ceci est évidemment toujours valable aujourd’hui : la question de la répartition des tâches domestiques et parentales entre hommes et femmes est bien une affaire de société, le produit de l’éducation sexiste qui nous a été à tou-te-s inculquée dès le plus jeune âge et des stéréotypes persistants concernant le rôle et la place des femmes et des mères dans la société.

La répartition femmes-hommes des tâches domestiques demeure notoirement inégalitaire

Les enquêtes dites « emploi du temps » réalisées périodiquement par l’Insee (Institut national des statistiques et des études économiques, pilier de la statistique publique en France) sont particulièrement éclairantes et fournissent les données de référence en la matière. Leurs résultats sont sans appel.

Pour ne citer qu’une référence, synthétique et éviter d’en paraphraser le contenu, voici la sélection de deux courts passages très éclairant : "L’emploi du temps reste très sexué, malgré de lentes convergences. Entre 1986 et 1999, les emplois du temps des hommes et des femmes se sont légèrement rapprochés, bien qu’ils restent fortement différenciés (…).Au total, en un peu plus de trente ans, de 1966 à 1999, la part des hommes a progressé de 19 % à 31 % pour l’ensemble des tâches domestiques, et de 8 % à 17 %, si l’on exclut le jardinage et le bricolage [nb : le « noyau dur » des tâches domestiques est constitué de la cuisine, de la vaisselle, du ménage et de l’entretien du linge]. Mais la réduction de l’écart hommes-femmes est due à une baisse du temps domestique total, qui bénéficie aux femmes, davantage qu’à une augmentation du temps consacré à ces tâches par les hommes." (cf. Delphine Roy , « L'évolution des temps sociaux à travers les enquêtes « Emploi du temps » », Informations sociales 3/2009 (n° 153), p. 8-11 ; URL : www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-8.htm.).

La répartition femmes- hommes des tâches parentales reste largement inégalitaire

Les études existantes sur le sujet sont là aussi sans appel, qu’il s’agisse des études dites « emploi du temps de l’Insee » citées plus haut ou de l’enquête dite « Erfi » (Enquête sur les relations familiales et intergénérationnelles) pilotée par l’Ined (Institut national des études démographiques) ou encore de celles menées par des laboratoires universitaires (souvent à partir d’exploitations secondaires des enquêtes susmentionnées).

Toutes ces études distinguent désormais le temps domestique du temps parental, lequel était jusqu’ici dilué au sein des occupations domestiques et de loisirs. Le temps parental regroupe toutes les activités effectuées avec et pour les enfants (habillement, toilette, nourriture, conduite à l'école, aide aux devoirs, promenade, jeu, etc.). Cette approche a précisément l'intérêt de souligner les rôles distincts des hommes et des femmes en la matière.

Toutes mettent en évidence que  « les mères restent, au sein du ménage, les principales pourvoyeuses de temps parental, fournissant plus du double de celui des pères » (cf. Christine Barnet-Verzat « Focus - Le temps des mères, le temps des pères », Informations sociales 3/2009 (n° 153), p. 108-111 ; URL : www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-108.htm.).

 Précisément, l’approche en terme de travail parental permet d’articuler sur le plan conceptuel les notions de travail rémunéré, de travail non rémunéré et de non-travail . « Reconsidérer la catégorie de temps parental suivant la nature des tâches effectuées, permet également de redistribuer le partage des temps autour de trois pôles de référence : le travail rémunéré, le travail non rémunéré et le non-travail. Cette nouvelle approche montre que les femmes consacrent au travail non rémunéré une part de leur temps qui est plus du double de celle qu’y consacrent les hommes (24 % contre 11 %). En particulier pour les mères actives de famille monoparentale et les mères travaillant à temps partiel, le temps de travail non rémunéré dépasse largement le temps de travail professionnel : pour elles ainsi que pour les mères en couple qui travaillent à temps complet, il y a une accumulation de temps de travail rémunéré et non rémunéré, qui pénalise les temps de loisirs et de repos." (cf. Barrère-Maurisson M-A., Rivier S., Minni C., 2001, "Le partage des temps pour les hommes et les femmes ou comment conjuguer travail rémunéré, non rémunéré et non-travail", Premières Informations et Premières Synthèses, n°11.1, Dares, mars ;  http://matisse.univ-paris1.fr/doc2/gdft_ps_0301.pdf).

Hubertine Auclert, figure clef du féminisme de la IIIème République, écrivait en 1881 : « (…) pour que la femme ait la possibilité de faire un travail productif, il faut que l’homme partage avec elle le travail improductif » (extrait d’un article publié dans le journal qu’elle a créé, La Citoyenne).  Ces  notions de travail productif et improductif pourraient sembler aujourd’hui désuètes ou passées de mode : elles permettent pourtant encore aujourd’hui de mettre en relief la réalité que vivent la majorité des femmes, celle de la double voire triple journée. C’est-à-dire du cumul du travail rémunéré (salarié ou non), du travail domestique et du travail parental.

On pourrait en effet penser que la participation désormais massive des femmes au marché du travail pourrait voire devrait aller de pair avec une moindre spécialisation sexuée des conjoints en matière de répartition des tâches au sein de leurs couples respectifs. « Or, même dans les couples où les deux conjoints travaillent à temps complet, la répartition des tâches est loin d’être égalitaire. Dans les couples de salariés, la part des tâches domestiques accomplies par les hommes est toutefois sensible à l’écart entre leur salaire et celui de leur conjointe. Lorsque la femme gagne plus, son conjoint en fait un peu plus. Cela ne suffit pas à combler l’écart de temps passé par les conjoints aux tâches domestiques. » (cf. S. Ponthieux, A. Schreiber, "Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale" in Données sociales, La société française, édition 2006 ; http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/donsoc06d.pdf).

Ajoutons enfin que "L’arrivée d’un enfant accentue le déséquilibre du partage des tâches domestiques entre hommes et femmes, les ajustements touchant essentiellement les femmes : ce sont elles qui s’éloignent du marché de l’emploi, elles aussi qui prennent davantage en charge les tâches domestiques. La naissance et l’éloignement de l’emploi jouent ici en synergie. Malgré l’idéal d’égalité, la répartition des tâches au sein du couple reste fortement déséquilibrée" (cf. A. Régnier-Loilier, "L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ?", Population et Sociétés, n° 461, 2009 ; http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1486/publi_pdf1_popetsoc_461.pdf).

Pour une parentalité partagée et une articulation femmes-hommes équitable des temps sociaux

Pour que le partage des tâches domestiques et parentales devienne plus égalitaire voire un jour paritaire, les mentalités doivent continuer d’évoluer. Concrètement, plusieurs mesures permettraient d’y contribuer.

La parentalité est encore trop souvent considérée comme l'apanage des femmes. Nous voulons que la parentalité soit partagée et que chacun-e puisse mener de front vie professionnelle, familiale et personnelle.

Une articulation réelle des temps sociaux passe selon OLF, et à l’instar de plusieurs autres associations ou collectifs féministes, notamment par :

  • La création d’un service public de la petite enfance accessible géographiquement et financièrement à tou-te-s ainsi que la création de 500 000 places en crèches ;
  • L’allongement du congé de paternité, le raccourcissement du congé parental qui soit en parallèle mieux rémunéré et partagé entre pères et mères ;
  • L’égalité des droits pour les couples de même sexe, passant par la reconnaissance du droit à ‘l’adoption et à la PMA pour ces couples.

Une répartition plus égalitaire des tâches domestiques et parentales passe aussi par une éducation à l’égalité des sexes dès le plus jeune âge et donc par une sensibilisation de tou-te-s les professionnel-le-s de la petite enfance, de l’enfance et de l’enseignement au sexisme qui perdure sous de multiples formes dans notre société. Un volet formation serait donc à mettre en œuvre dans un plan ambitieux de lutte contre le sexisme ordinaire.

L’articulation des temps sociaux doit également être facilitée et encouragée pour les hommes et pour les femmes dans les entreprises et les administrations. Les institutions européennes et internationales comme les syndicats de salarié-e-s portent sur ce sujet des revendications parmi lesquelles on peut notamment retenir : la « mise en place d’une structure et d’une organisation de travail qui favorise la combinaison des responsabilités professionnelles et des responsabilités familiales pour les femmes et les hommes » (Commission européenne, 1998), l’encouragement à la régulation des temps de travail et des horaires de réunion, l’impulsion de négociations sur l’égalité professionnelle aux niveaux des branches et des entreprises conformément aux lois en vigueur (avec depuis le décret de juillet 2011 un volet systématique en théorie sur l’articulation vie professionnelle/vie familiale), la facilitation du développement d’une culture non sexiste dans le monde du travail sur la base d’une approche intégrée de l’égalité (ou « gender mainstreaming »), la sensibilisation des acteurs de l’entreprise (et notamment les services de ressources humaines et responsables hiérarchiques) à la division sexuée du travail et au sexisme ordinaire (à l’embauche et tout au long de la carrière).

Clémence HELFTER